Dust est l’une des startups IA les plus prometteuses en France. Plébiscitée par les boîtes de la French Tech, elle permet de créer des agents IA pour les entreprises. Lors de notre reportage dans ses bureaux, nous avions découvert son mode de fonctionnement très singulier. Prolongeons l’immersion avec l’interview de son cofondateur, Stanislas Polu, afin d’évoquer sa stratégie commerciale, les racines de l’organisation de Dust et l’avenir du métier d’ingénieur.

⏳ 6 min de lecture

📌 TL;DR – Ce que tu vas apprendre dans cette interview de Stanislas Polu (Dust) :

1- Pourquoi Dust s’est lancé en France (et les enjeux que cela pose commercialement parlant)
2- Les raisons de l’absence de Product Manager et d’équipe produit stable dans le temps
3- Recrutement : l’importance aujourd’hui de la densité de talents dans une équipe
4- Code : La démonétisation de la capacité à faire
5- Comment avoir une vision produit… dans le « brouillard de l’IA »

Bonjour Stanislas. Pourquoi avoir eu envie de créer Dust depuis la France, après une expérience dans la Silicon Valley, chez Stripe, puis à Paris, chez OpenAI ?

Stanislas Polu : Par envie de faire briller la France (sourire). C’est vraiment le point de départ. Ce qui comporte évidemment des avantages comme des inconvénients.

L’avantage, c’est la capacité à recruter des ingénieurs talentueux. C’est nettement plus facile qu’à San Francisco. On a la chance d’avoir ici un bassin de talents absolument extraordinaire, en étant soumis à moins de concurrence sur le marché. Ce qui se traduit par des personnes plus stables. C’est un avantage structurel énorme de se dire que l’ingé que tu recrutes aujourd’hui ne sera pas parti dans un an du fait d’une autre opportunité.

Et côté inconvénients ?

Stanislas Polu : Le go-to-market. Généralement, tu commences toujours à vendre autour de toi. S’étendre aux États-Unis représente ainsi un effort considérable pour nous aujourd’hui et pose des questions structurelles pas évidentes. Comme, par exemple, la localisation des fondateurs. Actuellement, nous sommes tous les deux à Paris avec Gabriel, mais nos investisseurs nous poussent à bouger à San Francisco.

C’est prévu ?

Stanislas Polu : On s’interroge. Il y a des dimensions de vie personnelle mais aussi d’équipe. Personnellement, je m’occupe plutôt de la partie technique et le gros de l’équipe est à Paris. Sur les 23 ingénieurs, il n’y en a que deux sur la côte Est américaine. Cela crée un problème si je pars dans la Silicon Valley.

Stanislas polu fondateur Dust Le Ticket
Stanislas Polu (Dust) : « Nous, la grande question que l’on se pose c’est : si tu mets 100 agents entre les mains de cette personne, est-ce qu’elle va faire de la magie ou défigurer ta codebase ? »

Le marché européen est-il si réduit pour vous comparativement aux Etats-Unis ?

Stanislas Polu : Le marché européen est largement assez grand pour construire une belle boîte. Mais il y a une énorme question métaphysique pour nous, qui est le fameux dilemme explore / exploit (NDLR : explorer l’inconnu ou exploiter le connu). Autrement dit, est-ce que tu renforces tes points forts ou tu compenses tes points faibles ? Mon cœur balance entre les deux.

Un investisseur américain va te dire que si tu veux conquérir le monde, tu dois commencer par conquérir les Etats-Unis. Ça ne sert à rien de débuter ailleurs. Ça s’entend complètement. Il existe évidemment des contre-exemples, comme Workday qui est plutôt une boîte israélienne à l’origine.

Le deuxième argument, qui est plus susceptible de me convaincre, c’est l’intensité de la concurrence. En étant aux Etats-Unis, tu places ton produit dans un bassin beaucoup plus compétitif. Si tu réussis à le dominer, tu seras plus fort pour traverser l’Atlantique.

Parlons organisation. L’une des (nombreuses) particularités de Dust, c’est que vous avez une vingtaine d’ingénieurs, quelques designers… mais pas de Product Manager. Pourquoi ?

Stanislas Polu : Je pense que ce travail est un peu porté chez nous par ce que l’on appelle les DRI (NDLR : Directly Responsible Individual, concept inventé par Apple), un rôle occupé par les ingénieurs, qui ont tous une forte culture produit.

Je précise qu’on n’est pas contre les Product Managers. Il s’agit juste d’un état de fait actuel qui peut évoluer à l’avenir.

Après, quand on fait un produit IA, il faut avoir une très bonne compréhension du fonctionnement des modèles. Pas nécessairement d’un point de vue technique mais en termes de “vibe”, une notion semble-t-il plus naturelle pour les ingés. En tout cas, on n’a pas encore trouvé de perle rare côté Product Manager avec ce radar très affiné.

Sans évidemment parler de la grande évolution qu’est en train de connaître le métier d’ingénieur. C’est fini le temps où ces derniers devaient passer leur temps à écrire du code. Une partie de leur travail se rapproche de plus en plus de la sphère habituelle des Product Managers. Certains ingénieurs adorent ça. D’autres moins, il faut le reconnaître.

La densité de talent au sein d’une équipe devient plus importante aujourd’hui, tellement l’ampleur des biais d’une personne augmente

Vous n’avez pas non plus de squad chez Dust…

Stanislas Polu : Qu’est-ce que vous appelez une “squad”, une équipe stable dans le temps ?

Oui, une équipe pluridisciplinaire (produit – tech – design) qui s’occupe d’un sujet ou d’un objectif en particulier dans la durée.

Stanislas Polu : On l’a un peu expérimenté au début mais on s’est arrêté. Le problème, c’est que tu passes d’une priorisation globale à une priorisation par aire fonctionnelle. Par conséquent, tu n’es plus en train de prioriser ce qui est le plus important. Ton équipe est obligée de travailler sur son sujet.

Au-delà du bonheur de pouvoir travailler sur des sujets différents, nos ingénieurs ne sont pas contraints par l’organisation, ce qui permet de faire émerger plus d’initiatives impactantes.

J’ai dit qu’on recrutait des ingés qui ont ce sens produit. Mais on a aussi une barre assez haute sur la vélocité technique. On a un grand débat en interne pour savoir si c’est une condition nécessaire et suffisante. Est-ce qu’on veut juste des gens qui nous font accélérer ? Ou est-ce qu’il ne faut pas avoir des ingés qui vont vraiment chercher à avoir de l’impact sur la boîte ? 

Une question d’autant plus difficile que nos radars sont brouillés par le changement qu’est en train de connaître le métier aujourd’hui.

Dust fonctionnement
Le fonctionnement schématique de Dust
🔎 Découvre notre reportage chez Dust pour mieux comprendre leur façon de concevoir leur produit.

Est-ce que ce mode de fonctionnement peut passer à l’échelle ?

Stanislas Polu : Nous sommes une vingtaine d’ingés actuellement et je pense qu’on va rester dans ce mode jusqu’à 50. Après, on entrera dans un terrain inconnu et on verra comment se réinventer.

Aujourd’hui, la capacité à faire devient une commodité.

On a appris que vous souhaitiez passer de 70 salariés à plus du double d’ici la fin de l’année. Cela veut dire que ce seuil va vite être franchi, non ?

Stanislas Polu : Sur ces 20 dernières années, on disait généralement que la vitesse maximum de croissance annuelle d’une équipe d’ingénieurs était x2. Au-delà, on considérait que tu pouvais casser ton mode de fonctionnement.

Mais aujourd’hui, le métier est tellement en train de changer qu’on ne sait pas si ce ratio est plus haut ou plus bas.

D’autant que la densité de talent au sein d’une équipe devient plus importante aujourd’hui, tellement l’ampleur des biais d’une personne augmente. Nous, la grande question que l’on se pose c’est : si tu mets 100 agents entre les mains de cette personne, est-ce qu’elle va faire de la magie ou défigurer ta codebase ?

Nous voulons vraiment pouvoir recruter des personnes à qui on peut laisser les clés du camion sans avoir à s’inquiéter de ce qu’il va se passer. Aujourd’hui, il suffit d’avoir juste une ou deux personnes médiocres disposant de centaine d’agents pour passer la moissonneuse batteuse. Plus tu grandis et plus il est difficile de se rendre compte rapidement de ce type de dégâts.

Dust bureau
Crédit : Dust

Comment évoluent tes critères de recrutement en conséquence ?

Stanislas Polu : Déjà, la période d’essai reste la continuité du processus de recrutement. Après, c’est sûr qu’il y a dix ans, une personne véloce qui dit ce qu’elle fait et fait ce qu’elle dit, tu la recrutes direct. Aucune question. 

Aujourd’hui, la capacité à faire devient une commodité. On dit aux personnes qu’on embauche qu’elles doivent rapidement monter en compétence. Il faut qu’elles montrent qu’elles sont capables de décider ce qu’on va faire, d’aller organiser le travail, d’orchestrer… D’être quelqu’un qui apporte des solutions avant d’être quelqu’un qui apporte juste une capacité à faire. Cette valeur est en train de se démonétiser.

Comment vois-tu le métier d’ingénieur évoluer cette année ?

Stanislas Polu : J’ai écrit un article sur le sujet en janvier qui résonne bien avec ce qu’on évoque. Il y a vraiment un basculement important. Chez nous, entre décembre 2025 et février 2026, on est littéralement passé de 20 % du code écrit par des agents à quasi 70 % ! En quelques semaines donc, avec la sortie d’Opus 4.5 puis 4.6.

Avec un tel changement, c’est difficile de dire à quoi va complètement ressembler le métier. Le grand défi de cette année, c’est donc de garder l’esprit ouvert pour s’adapter sans cesse à cette nouvelle réalité.

Nous ne sommes pas des croyants du vibe coding au sens pur du terme. C’est-à-dire de parler à ton ordinateur jusqu’à ce que cela marche. Pour nous, l’enjeu c’est vraiment l’orchestration d’agents. Cela veut dire qu’il faut rester très impliqué et apporter justement cette technicité. Une notion un peu d’architecte afin que cela marche bien.

Dust 12 principes Flock Together

Et côté produit, est-ce que vous savez exactement ce que vous allez construire chez Dust d’ici la fin de l’année  ?

Stanislas Polu : Non, pas du tout. Mais c’est propre à notre technologie sous-jacente qui évolue trop vite. Ce que j’appelle le brouillard de l’IA.

Sur ces 20 dernières années, la strate technologique, c’était JavaScript et PostgreSQL. Ça ne bougeait pas, tu pouvais te projeter sur le paysage devant toi. 

Alors qu’aujourd’hui, à chaque fois qu’on a commencé à imaginer la ville qu’on voulait construire, il y a une nouvelle montagne qui a émergé au milieu et il a fallu tout revoir. Donc il faut avoir une vision produit mais tu ne peux pas donner de description claire de ce que tu vas construire.

Et d’un point de vue commercial, quels sont vos objectifs ?

Stanislas Polu : On a multiplié par 6 notre chiffre d’affaires l’année dernière et on espère faire pareil cette année. Notre marché est encore largement européen et l’un des objectifs est de s’étendre plus grandement aux États-Unis, car on pense que c’est là-bas que la bataille va se jouer.

Notre premier persona, ce sont vraiment les boîtes tech. Une fois qu’on y est bien implanté, comme en France, on s’ouvre à des entreprises plus grandes. On a en effet la chance d’avoir un produit qui apporte le gros de sa valeur quand il y a une ou plusieurs équipes qui l’utilisent. Elles peuvent alors facilement le partager et diffuser leurs cases d’usage.


Pour aller plus loin sur le fonctionnement de Dust :

S'abonner à la Newsletter du Ticket
Suivre LeTicket sur Linkedin

Sur le même thème

Le Ticket est le média du product management, créé par et pour les Product Managers, afin de se former et s’informer sur la culture produit.
Et déconner un peu aussi (on n’est pas des machines).


© Édité avec passion et panache par Tanchet Média, SAS au capital de 1 000 € depuis 2020
N° de commission paritaire : 1124 X 95032 • Directeur de publication : Kévin Deniau