Frédéric Bardolle : « On a montré qu’on pouvait faire du lean ou du DevOps au Ministère des Armées »

Tous les mois, on met en lumière le produit dans toute sa diversité dans l’ITW Flash. Aujourd’hui, découverte du parcours et de la personnalité de Frédéric Bardolle, le Chief Product Officer… du Ministère des Armées ! Un geek podcaster engagé qui parle japonais, médite tous les jours et kiffe les G-Squad. Atypique et rafraîchissant.

Pour la petite histoire… On a découvert Frédéric Bardolle lorsqu’il a retweeté notre article sur les coulisses de la vaccination chez Doctolib, Maiia et Keldoc. On a rigolé : « CPO au Ministère des Armées, ça existe sérieux ?! ». Comme c’était le Ministère des Armées, on n’a quand même pas fait les malins en édito du Ticket 009. Il nous a répondu en morse. On s’est dit : « Ah le gars a l’air funky » (sous-entendu « …pour un militaire »). Et voilà d’où vient cette entrevue… où il nous dit qu’il quitte finalement le Ministère bientôt !

Commençons par ton parcours. La raison derrière le choix de faire des études d’ingé, c’est…

Frédéric Bardolle : Parce que ma maman m’a toujours dit « ramène des bonnes notes et je te laisse tranquille sur tout le reste ». J’ai eu des bonnes notes, elle a tenu parole.

Tu as fait une thèse sur la prévision du débit des rivières avec le machine learning. Kamoulox ?

F.B. : C’est plutôt simple en fait : l’idée c’est de prédire les crues en regardant comment la rivière réagit à la pluie, mais juste en regardant les données des évènements passés. Un peu comme les sites d’e-commerce qui prédisent les volumes de ventes quoi. Si quelqu’un veut la lire (lol), elle est en accès libre.

Technical product manager” pour la Cour des comptes. Euh… Comment dire…  

F.B. : Alors, oui, il faut savoir que, comme je cherchais du boulot en startup récemment, j’ai un peu renommé mes anciens postes pour que ça parle plus aux recruteurs… Sinon, je me faisais filtrer direct ! Les noms de poste dans l’administration, ça ne parle pas trop quand tu es en dehors.

Tout s’explique… Et du coup, “Technical product manager” pour la Cour des comptes, ça veut dire quoi en vrai ?

F.B. : Mon intitulé de poste, c’était “Entrepreneur d’Intérêt Général”. C’est un programme qui, grosso modo, prend des geeks et les met dans l’administration pour résoudre un défi sur 10 mois. Moi, je faisais partie de la 1ère promo mais ils en sont à la 5e édition aujourd’hui. 

Donc, en gros, j’étais dans une EdTech (Magency Digital) et, la semaine suivante, je me retrouve à la Cour des comptes avec des magistrats qui sont pour la très grande majorité énarques. Gros choc des cultures !

Tu peux nous parler de ton défi justement et de ton acculturation au sein d’une des administrations les plus funky (sur le papier du moins) ?

F.B. : À la base, mon défi était de réaliser un chatbot qui permettait d’accéder plus facilement aux rapports de la Cour des comptes. Mais après une grosse phase de recherche utilisateur, j’ai compris que ça ne répondait à aucun vrai problème.

J’ai donc pivoté et j’ai sorti une API pour parcourir les rapports, avec une petite interface qui avait un moteur de recherche en search-as-you-type. Et ça, ça a été utile !

Un des moments forts de cette expérience ?

F.B. : Très clairement, la fois où j’ai donné un cours de data science aux magistrats ! Ce sont plutôt des profils littéraires ou issus du monde du droit, et tu leur fais installer des logiciels pour qu’ils fassent du Python sur leur ordinateur.

Le mieux, c’est que tu sens que certains captent. Ils comprennent ce qu’ils vont pouvoir faire et tout le champ des possibles qui s’ouvrent à eux.

En parallèle, tu co-crées l’ONG Data for Good. Tu nous en dis un mot ?

F.B. : En fait, d’un côté, on avait plein de data scientists avec de grandes compétences mais qui font des métiers qui ne les passionnent pas. Genre, ils se demandent pourquoi ils ont fait tant d’études pour faire cliquer des gens sur des pubs. 

Et de l’autre, il y a plein d’assos et d’ONG qui ont de nombreux enjeux à impact positif mais pas les moyens de se payer un data scientist. L’idée, c’est donc de mettre en relation les deux et de créer des projets d’intérêt général avec des data scientists bénévoles.

Ca se passait comment concrètement ?

F.B. : Très franchement, on a fait toutes les erreurs possibles. Au début, certaines équipes présentaient des IPython Notebook en demo day, des trucs de data scientist quoi. Et personne ne comprenait rien. Aujourd’hui, les équipes sont pluridisciplinaires : il y  a des gens du produit, des UX etc. 

On a opté pour un fonctionnement comme au Wagon. Les bénévoles choisissent un projet, travaillent dessus puis le présentent en demo day à toute la communauté. Cela maintient une saine pression pour faire des réalisations concrètes. Avant cela, on organisait des meetups ponctuels mais sans cadre ni impératif en termes d’échéance. Et les projets avançaient beaucoup plus lentement…

Tu as aussi bossé sur le projet AlgoTransparency.org. Tu nous racontes ?

F.B. : C’était à l’époque de la présidentielle de 2017. On lisait que, sur Youtube, les vidéos recommandées relayaient beaucoup de trucs complotistes. Mais il n’y avait aucune donnée pour le vérifier.

On a donc bossé avec un ancien ingé de chez Youtube, Guillaume Chaslot, (qui, depuis, a rejoint le Center for Human Tech de Tristan Harris) et on a construit un robot qui clique sur toutes les vidéos recommandées, une fois la première recherche effectuée. Tu construis un arbre de recommandations comme ça et tu te rends compte qu’il y a des vidéos qui sont beaucoup plus recommandées que les autres. 

Quand tu les regardes, tu te dis que c’est chaud ! Que l’algo, il fait juste trop bien son métier en incitant les gens à rester le plus longtemps sur la plateforme… au prix de gros effets indésirables !

Finalement, tu quittes en 2019 Data for good. Pourquoi ?

F.B. : Plus le temps ! Je venais de devenir papa et de prendre un nouveau poste, donc cela faisait trop de projets en même temps. On a recruté une super équipe, je continue à les suivre… et c’est d’ailleurs encore plus cool de mettre en place une structure qui continue de vivre après toi !

Ce nouveau poste en question, c’est… au Ministère des Armées ! Tu nous dois une explication là…

F.B. : En fait, cela vient d’une personne que j’avais rencontrée à la Cour des comptes. Il bossait au ministère des Armées et était en train de lancer un incubateur de startups d’État. Il me dit : « Ça te dit de le diriger ?”

Gros dilemme. Le poste était trop cool… mais le ministère des Armées quoi ! C’est pas trop ma culture… J’en parle à mes potes hippies et tout le monde me dit « fais-ce tu veux ». Ce qui ne m’aide pas beaucoup…

Ce qui m’a décidé, c’est le fait de me dire qu’il est important que l’État arrive à se transformer. Sinon les citoyens vont se demander à quoi servent leurs impôts si les services ne suivent pas derrière. 

Sur ton Linkedin, tu indiques d’ailleurs que tu fais de l’agile dans l’environnement le moins agile du monde…

F.B. : Oui, c’était un peu le défi. Si j’arrive à faire de l’agile, du lean, du DevOps au Ministère des Armées, plus personne ne pourra dire que ce n’est pas possible de faire bouger les choses. Plus d’excuses possible. Car c’est un peu l’endroit le plus sécurisé et le plus confidentiel qui soit !

Mais au final, je m’entends plutôt bien avec les militaires. Ils sont très attachés aux résultats et vraiment pragmatiques. En mode, il faut que ce truc marche et on fonce !

Une de tes anecdotes les plus marquantes là-bas…

F.B. : Le premier jour, j’arrive dans le bâtiment et je vois la devise de l’époque affichée en gros sur le mur : « L’échec n’est pas une option ! » Tous les matins, je passais donc devant ce panneau alors que c’était notre boulot d’itérer, de tester des choses et de se planter.

Les produits du ministère des Armées, ça ressemble à quoi ?

F.B. : On en a fait 10 en 3 ans mais j’en citerais deux. D’une part, un portail de recrutement à la Welcome To The Jungle. Le ministère doit recruter 4 000 civils par an et ils n’avaient pas de logiciel de recrutement. On leur a construit ça, ce qui a divisé le temps de recrutement par trois. Pour que ça serve à d’autres administrations, on l’a aussi mis en open source.

Ça a moyennement marché, sachant que pour une administration c’est compliqué de maintenir de l’open source. Du coup, on a pivoté et on a passé le produit en SaaS. Autrement dit, on vend des licences à d’autres administrations et nous, on gère le produit. Ça évite à l’Etat de payer à chaque fois pour les mêmes produits. Et au moins, le code source nous appartient.

Et le deuxième ?

F.B. : C’est une solution qui permet de suivre en temps réel la position de tous les bateaux dans le monde et de déclencher des alertes en cas de comportements suspects. Afin de lutter par exemple contre le narcotrafic ou le trafic d’êtres humains. 

Ton test utilisateur le plus mémorable ?

F.B. : C’est justement sur ce produit. On l’a testé dans un avion de la Marine (oui, ça fait bizarre), à Lann-Bihoué, près de Lorient. T’es dans l’avion et tu appelles des bateaux pour savoir s’ils sont bien ceux que tu vois sur ton logiciel. Faire de la user research en avion, c’est pas mal… sauf le retour où j’étais malade évidemment, parce que les mecs pilotent comme des oufs.

Et t’étais pas bien chez les militaires, pourquoi tu pars ?

F.B. : Dans l’administration, on fonctionne par contrat de 3 ans. J’arrivais à la fin et j’ai le sentiment d’avoir accompli la mission : on a recruté une vingtaine de personnes, montré qu’on pouvait faire du lean ou du DevOps… À d’autres de prendre le relai.

Il y a aussi ce petit côté épuisant où tu dois mener deux combats. Celui de construire des produits, normal. Mais aussi celui contre une partie de l’administration qui peut parfois te mettre pas mal de bureaucratie et de process. Je faisais un peu le parapluie pour protéger les équipes afin qu’elles se sentent dans un environnement qui ressemble le plus possible à celui d’une startup. D’où ma recherche d’une plus petite structure pour ne plus avoir qu’un seul combat à mener.

Si c’est pas secret défense, c’est quoi ta nouvelle boîte et tu vas y faire quoi ?

F.B. : Je vais être le premier PM de Cosmian, une startup spécialisée dans la cryptographie. Le concept, c’est de permettre aux entreprises d’utiliser leurs données, sans les partager en clair : tout est chiffré donc tu y gagnes en sécurité, en respect de la vie privée, du RGPD…

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Et sinon… De ton point de vue de geek dans l’État, on peut être optimiste en tant que citoyen de l’évolution des choses en termes de numérisation de l’administration ?

F.B. : Cela me fait penser à un podcast qui racontait l’histoire de l’usine NUMMI, (sur lequel j’ai écrit un article d’ailleurs) possédée en joint-venture par General Motors et Toyota. Elle était révolutionnaire à l’époque, en appliquant les principes du toyotisme. Sauf que GM n’a pas pris le pli. Les anciennes usines sont restées avec leur fonctionnement et le modèle ne s’est pas diffusé. 

On en est là aujourd’hui : ce n’est pas la culture dominante, il faut que ça passe à l’échelle… mais la bataille est loin d’être gagnée. Il faut que tout le monde soit convaincu au plus haut niveau que c’est la bonne méthode pour développer des projets agiles. 

D’où la création de ton podcast Hackers Publics ?

F.B. : Je l’ai en effet lancé pour 3 raisons :

  • Montrer aux gens qui innovent dans l’État qu’ils ne sont pas seuls 
  • Partager les bonnes pratiques. C’est quelque chose que les startups font bien, car ça fait de la com’ aussi, et cela bénéficie à tout l’écosystème
  • Montrer aux gens hors de l’administration qu’il y a des trucs cool qui s’y passent. Et qu’ils peuvent nous rejoindre !

Ta méditation quotidienne, ça t’apporte…

F.B. : Ça me rappelle ce qui est important : sourire et apprécier l’instant présent.

Une bonne façon de trouver l’inspiration…

FB : Marcher dans la forêt, dans la ville, sur la plage, n’importe où en fait. Marcher. Et lire (mais pas en même temps).

Pour tes parents, ton job c’est…

FB : Incompréhensible, mais ils m’appellent dès qu’un truc lié de près ou de loin à un ordinateur ne marche pas…

Ton petit secret inavouable…

FB : Toutes les semaines je dis que j’arrête le sucre… Et toutes les semaines je reprends !

Ce que l’Armée sait sur Le Ticket (pour savoir si on doit crypter nos messages désormais)…

FB : Ils savent tout ! (et le terme exact est « chiffré » en français 🤓)

Et sinon le japonais en langue parlée sur Linkedin, c’est pour se la péter ?

F.B. : L’histoire, c’est que j’ai fait beaucoup d’aïkido par le passé. Je m’étais mis en tête de partir au Japon pour vivre dans un dojo, mais je me suis blessé. Du coup en attendant, j’ai décidé d’apprendre le japonais avec la méthode All Japanese All The Time. Je ne faisais que des trucs en japonais : écouter de la musique, des podcasts, regarder des films…

J’ai fini par aller au Japon plusieurs années plus tard. J’avais le niveau pour poser des questions sans accent… mais pas pour comprendre les réponses ! En revenant, j’ai complètement arrêté. Je m’y remettrai peut-être un jour.

Il y a une raison derrière ton fond d’écran en origami sur Twitter et Linkedin ?

F.B. : J’ai en effet plié 1 000 grues en origami ! Dans la légende japonaise, quand tu le fais, tu as ton vœu qui se réalise. J’ai d’ailleurs prévu d’en vendre en NFT. Ça me fait marrer.

Et ton vœu s’est-il exaucé ?

F.B. : Pour l’instant, il s’est clairement réalisé. Donc je recommande à tout le monde de plier 1 000 grues !

Hum… oui, on va y penser. En attendant, on finit par nos traditionnelles petites questions pourries, sur le thème aujourd’hui du geek militaire. T’es plutôt :

Casque bleu OU casque audio ?

F.B. : Casque audio vissé sur les oreilles toute la journée.

“Tiens voilà du boudin” OU cette super chanson trop cool ?

F.B. : Ne cliquez pas sur le lien ! Je vous avais prévenu !

Coiffure ras la boule OU cheveux longs / tête de prof de philo ?

F.B. : J’ai eu les deux. La boule ça demande quand même beaucoup moins de maintenance que les cheveux longs !

Arpanet OU le GPS OU le Micro-ondes ? (NDLR : des inventions militaires à l’origine)

F.B. : Arpanet, parce que c’est le papa d’Internet.

Squad OU Escouade ?

F.B. : G-Squad

Invasion OU Invision ? 

F.B. : Invasion 👾

Treillis OU Trello ? 

F.B. : Trégastel

[Question Miss France pour finir] T’es plutôt guerre OU paix ?

F.B. : « Si tu veux la paix, prépare la guerre »


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