Meetic, l’application de rencontres responsable de 12 millions de couples formés en Europe, vient de finaliser un chantier tech et produit d’envergure : la migration de sa plateforme ainsi que la fusion avec Match, son homologue américain qui l’avait racheté il y a 15 ans. Une union de 2 ans menée depuis Paris, avec des hauts… et quelques bas douloureux. Récit dans les coulisses.

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📌 Quelques infos clés sur Match Group et Meetic :

🏢 Match Group au global
> 750 millions de téléchargements d’applications
> 2 000 collaborateurs dans le monde 
> Disponible dans plus de 40 langues
> À l'origine de 50 % de toutes les relations ayant débuté en ligne

💘 Meetic
> 1 Français sur 3 connaît un couple qui s’est rencontré sur Meetic
> Présent dans 20 pays
> 14,4 millions de matchs en 2025
> Une centaine de personnes à la tech et au produit

C’est une petite révolution passée (presque) inaperçue. Pas d’article dans les médias, pas de communication proactive, pas de publication Linkedin. Et pourtant…

Le 21 janvier dernier, la célèbre application de rencontre Meetic a intégralement migré sur une nouvelle plateforme tech tout en fusionnant (back et front) avec son équivalent américain Match, le pionnier du dating qui l’avait racheté en 2011. Donnant naissance à un produit unique en Europe et aux Etats-Unis désormais opéré… depuis la France !

Un projet monstre : faire converger 2 apps de plus de 25 ans d’ancienneté, cumulant plus de 10 millions de comptes utilisateurs et générant plus de 100 millions d'euros de chiffre d’affaires par an chacune. Deux ans de boulot réalisés en grande partie, là encore, par les équipes tech et produit à Paris (environ 90 personnes pour 7 équipes produit).

Sur place, dans de lumineux bureaux modernes du 9e arrondissement, on en sent encore le ressac. Un mélange d’excitation et de soulagement. Mais aussi une forme de décompression. Il faut dire que l’aventure ne fut pas un long fleuve tranquille. Avec son lot de frustrations, de difficultés, de crises… même si cela se conclut finalement par un happy end.

Bienvenue dans les coulisses de cette fusion. Mariage plus vieux, mariage heureux !

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Affiche du nouveau concert de Céline… juste en face des bureaux de Meetic ! The Power of love. Crédit : Le Ticket

“It’s time for love”, le mail qui va changer la destinée de Meetic

Pour bien comprendre l'histoire, remontons un peu le temps. Né en 1995, Match popularise aux États-Unis les “rencontres Internet” (comme on dit pudiquement dans les mariages issus d’applis de dating). En Europe, un acteur va rapidement faire sa place sur ce marché : Meetic, fondé, lui, en 2001, par Marc Simoncini.

Au début des années 2010, ce dernier reçoit un e-mail de son homologue américain. L’objet : “It’s time for love”. Un flirt qui aboutira en 2011 à un rachat de Meetic par Match à une valorisation autour des 500 M$. Des fiançailles qui ne se traduiront pas pour autant par une vie sous le même toit.

Le marché est alors en pleine croissance et il ne faut pas freiner l’activité pour d'austères questions techniques. Les deux apps continuent donc de vivre leur vie, chacune sur leurs marchés attitrés, de manière assez indépendante.

Cette union libre va malgré tout être questionnée une dizaine d’années plus tard. Nous sommes en 2023. Après le boost de la crise sanitaire, c’est la gueule de bois. 

“Swipe fatigue” : Raviver la flamme par l’innovation

Le groupe Match, devenu leader mondial avec d’autres marques dans son portefeuille comme Tinder (qui pèse pour plus de la moitié de ses revenus) ou Hinge, voit sa capitalisation boursière s’effondrer de près de 80 % depuis son pic historique des confinements - un écroulement identique vécu chez son principal rival, Bumble. Il est nécessaire de raviver la flamme.

En cause ? Le marché du dating, devenu largement mature, stagne. Pire : les utilisateurs déplorent de plus en plus le “Swipe fatigue” ou le “dating burnout”, cette lassitude de la rencontre en ligne. Il faut se réinventer. 

On fait chaque innovation en double. On la pense en double, on la construit en double et on trouve la bonne solution ou on fait des erreurs en double”, résume Gabrielle Gleysteen, la Chief Product Officer de Meetic à cette époque.

Une inefficacité qui ne passe plus dans ce contexte moins reluisant.

Bien qu’on soit dans le même groupe, c’est vrai qu’on n’avait pas trop de relation jusqu’à présent avec nos homologues américains”, confie Julie Wilhelm, directrice produit de Meetic.

Meetic-portraits
Couples Meetic (et mythiques)

D’où l’idée de fusionner ces deux applications qui ont la même audience et le même positionnement, afin de retrouver un souffle qui va permettre de gagner en time-to-market et de relancer des cycles d’innovation”, poursuit Gabrielle.

On évoque l’union emblématique de Match et Meetic, mais, en réalité, il s’agit d’une fusion… de 6 applications au total ! En effet, dans la corbeille des mariés se trouvent également Our Time et son équivalent en France, Disons Demain, pour les personnes de + de 50 ans, ainsi que Even et sa réplique US, pour les parents célibataires. 

Objectif donc : passer de six à une seule codebase. Qui plus est sur une plateforme technique commune développée à l’origine à Dallas, siège de Match Group. Autrement dit, le projet est double : il faut fusionner ces apps mais également migrer le tout sur la stack de Match.

Au début, je trouvais ça complètement fou de faire les deux à la fois, se rappelle incrédule Gabrielle. Mais on aurait doublé le temps du projet si on avait dû séquencer”.

Fou car il faut bien voir l’étendue de la fusion : les interfaces certes, mais aussi les algos de matching et de fraude, la Data Science, les analytics, les séquences CRM (notifications d’un like ou d’un message), le design system…

1- Mars à septembre 2024 : “Test & Learn”, la phase 1 du projet

Début 2024, les équipes prennent connaissance de ce vaste chantier.

La promesse était magnifique : au lieu que chacun développe dans son coin, on agrège nos efforts pour passer plus de temps sur la différenciation produit”, se souvient Julie.

Qui, toutefois, ne comprend pas tout de suite qu’il s’agit bien d’un rapprochement des expériences sur Match et Meetic, et non d’une simple mutualisation du back-end.

Ce qui change légèrement la donne. Il n’est pas possible de repartir de son app existante. Il faut analyser les différents parcours de chacune afin de mesurer les écarts de fonctionnalité et prioriser celles qui seront à reconstruire sur le produit commun. 

Précisons en effet qu’il ne s’agit pas de la fermeture d’un produit au profit d’un autre, mais bien d’une convergence.

On a testé des fonctionnalités de Match chez nous et inversement pour avoir le meilleur des deux mondes”, explique Julie. 

“L’objectif de cette première phase était de maintenir nos résultats sur la plateforme historique tout en testant ce qu’on allait devoir construire à l’avenir. C’est-à-dire d’identifier l’expérience parfaite entre Match et Meetic pour que le business soit a minima stable”, ajoute Farid Nassou, Engineering Director de Meetic.

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Julie et Farid refont le Match

Exemple pour le flow d’onboarding. Sur Match, les utilisateurs doivent répondre à plus de questions, le paywall n’est pas positionné au même emplacement et l’ajout de la photo de profil diffère sensiblement par rapport à ce qui se pratique sur Meetic.

On a donc fait des AB tests sur plusieurs mois pour vérifier que ce nouveau flow ne dégradait pas nos indicateurs d’inscription et de complétion du profil”, illustre Julie.

Meetic - Match : le meilleur des deux mondes

Au final, plus de 40 AB Tests ont été effectués sur tout le produit durant la période, afin d’avoir une meilleure idée de ce qu’il fallait reconstruire. Mais également de ce qui n’allait pas être migré vers la nouvelle plateforme. 

“Idéalement, on aurait aimé tout garder mais cela nous aurait pris beaucoup plus de temps”, relate Julie. Exit donc le Live Speed Dating, pourtant fonctionnalité de l’année lors des Product Awards 2024. Ou le “Date Spot”, une fonctionnalité de suggestion de points de rencontre, difficilement compatible avec les contraintes géographiques des villes américaines, très étendues par nature.

Meetic-Product-Award
La classe à Dallas Paris

Certaines seront construites plus tard. D’autres… ne reverront tout simplement plus le jour.

C’est assez sain pour une équipe produit de prendre parfois un pas de recul pour vérifier que ses fonctionnalités ont bien toujours de l’impact”, souligne Gabrielle.

Résultat : un produit qui est aujourd’hui à 90 % équivalent des deux côtés de l’Atlantique, avec quelques spécificités seulement pour des questions de réglementation ou d’enjeux business.

Ce travail d’audit s’est aussi bien fait à Paris qu’à Dallas. Pour une raison basique : les deux équipes ne disposaient ni des mêmes outils d’analytics ni des données de leurs homologues. Ni de la même façon de mesurer un même indicateur !

“Par exemple, nous, on regardait la conversion à J+1 sur une journée tandis que eux l’analysaient sur les dernières 24 heures”, témoigne Margaux Persault, Data Analyst de Meetic. Une nuance qui change tout quand il s’agit de vérifier le moindre écart.

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Margaux, spécialiste data de dates

2- Septembre 2024 à Octobre 2025 : la phase de Build

À la fin de l’été, fini le “Test & Learn”. Les équipes savent désormais ce qu’elles doivent construire, directement sur la plateforme technique de Match. Pourquoi ce choix d’ailleurs ?

Chacun a pour réflexe de dire que sa plateforme est la meilleure dans ce cas de figure, sourit Farid. Mais on a très vite compris qu’on avait un intérêt commun à prendre celle de Match car l’essentiel du business reposait dessus”.

“Il y avait plus de marques, plus d’utilisateurs et plus de revenus associés”, confirme Gabrielle.

Un nouvel environnement tech

Autre joyeuseté tech du projet : le passage côté back-end de PHP à .NET. Autrement dit, la nécessité pour les devs de Meetic d’apprendre un nouvel environnement complet !

On a d’une part recruté des ingés très senior. Et, d’autre part, on a développé un programme de montée en compétence sur mesure, co-construit avec des experts à Dallas”, indique Farid.

Concrètement, la grille commençait par des tutos sur Udemy puis passait par des étapes de changements mineurs sur la plateforme. Avant d’arriver au niveau 2 : la capacité à faire les reviews du code de ses pairs. 

“Tout le monde devait être à ce niveau d’ici septembre 2025”, ajoute Farid. Qui pointe également une différence culturelle entre les équipes : “En France, on a tendance à réfléchir beaucoup avant de construire quelque chose qui va plus durer dans le temps. Tandis qu’aux US, on va favoriser le time to market et le business, quitte à faire des compromis tech importants”. Une différence d’état d’esprit qu’il a fallu concilier. 

Un effet tunnel peu valorisé dans le produit

Toutefois, l’enjeu majeur de cette phase tient en trois mots : maintenir la motivation. “Tu es dans le tunnel et la lumière est loin”, illustre Farid.

Le plus dur dans ce type de projet, c’est clairement le temps long du milieu, rapporte Gabrielle. Il faut une grande endurance… car c’est vraiment long !”.

D’autant qu’il s’agit d’un temps très peu valorisé dans le monde du produit. “Certes, on ne reconstruit pas exactement la même chose, poursuit la CPO. Mais en tant que Product, tu ne fais pas de recherche donc tu n’es pas en train de créer de nouveautés. Et personne ne voit ce que tu fais pendant un an, alors qu’on est habitué à avoir des feedback rapides”. Frustrant et fastidieux.

Meetic-bureaux-ours
L'amour est dans le pré carré

Les ingés ont même perdu pendant cette période leur “journée de communauté”. C’est-à-dire une journée par sprint, tous les 15 jours, où il est possible d’avoir du temps pour soi et explorer de nouveaux sujets.

Il fallait se rendre à l’évidence : on ne pouvait pas se couper de 10 % de notre capacité de delivery alors qu’on avait une deadline hyper serrée et une plateforme qu’on était en train de découvrir”, assène à contre-coeur Farid.

D’où l’importance ici du management pour garder les troupes dans une bonne énergie. “Il fallait se dire qu’on allait reconstruire encore mieux”, partage Julie, la directrice produit. Par exemple, l’équipe profite de l’occasion pour refaire le flow de vérification de l’identité des utilisateurs en intégrant toutes les évolutions qu’elle s’était notées mais qui n’avait jamais été priorisées jusque-là.

"Il faut sans cesse rappeler la raison de ce projet, sinon on a tendance à perdre de vue l’objectif final au fur et à mesure”, insiste Gabrielle. “Et donner de la perspective”, complète Farid. En l’occurrence, l’opportunité de collaborer avec les États-Unis et, surtout, la démultiplication de l’impact avec la gestion à terme d’une base utilisateurs deux fois plus importante et internationale.

L’expérimentation du nouveau modèle économique freemium de Meetic

Toutefois, ce n’est pas parce qu’une équipe mène une refonte qu’elle doit lâcher les rênes du quotidien. Il faut à la fois maintenir l’existant (un peu) et construire le futur (beaucoup).

Avec toujours ce dilemme : la moindre innovation sur le produit historique revient à se tirer une balle dans le pied… étant donné qu’il faut la migrer ensuite, donc la reconstruire une deuxième fois. Mais faut-il pour autant ne pas faire évoluer le produit pendant un an ?

On a utilisé Meetic durant cette année comme terrain de jeu pour expérimenter”, révèle Julie. Le test principal ? Le lancement d’un nouveau modèle économique. 

Jusqu’à présent, Meetic fonctionnait avec un abonnement classique : il fallait payer pour envoyer des messages - et pour y répondre. Le “pay to communicate” dans le jargon.

En juillet 2024, est ajouté le freemium : la conversation est gratuite lors d'un match mutuel. Mais il est possible de souscrire à un plan payant pour débloquer des fonctionnalités supplémentaires (hausse de sa visibilité, super like etc.). Une histoire racontée par Gabrielle lors de La Product Conf 2025… qui n’était en réalité que les prémices de la migration en cours !

En effet, Match avait basculé sur ce modèle un an auparavant. L’idée : tester ce changement sur l’ancienne version de Meetic afin de vérifier que les résultats étaient au rendez-vous. Et ne pas cumuler migration, fusion d'applications et lancement de nouveau modèle économique en même temps.

Meetic avant (en haut) et après (en bas) la fusion

Design system multimarque

Autre chantier enfin qui a marqué cette phase de build : la création d’un design system commun multimarque. “Pour converger, il fallait partir du produit cible, Match, et prendre en compte les contraintes techniques tout en gardant les repères globaux des utilisateurs pour rendre la transition la plus douce possible”, se remémore Jeannine Phan, Lead Design System et Senior Product Designer de Meetic.

3- Octobre 2025 : le 1er déploiement… et la mise en place d’une war room !

Après un an de travail, l’heure est -enfin- au déploiement. Une phase critique quand on travaille en chambre pendant si longtemps. Pour minimiser les risques, la migration ne s’opère dans un premier temps qu’auprès de seulement 10 % des utilisateurs, en l’occurrence en Allemagne, en Autriche et en Suisse.

Deux mois auparavant, les premières données commencent à être migrées au fur et à mesure. Et les discussions inter-frontalières sont coupées. Plus possible de matcher entre des Français et des Allemands, afin de ne pas créer de rupture de compatibilité le jour J.

À partir de 2 heures du matin et durant toute la nuit, les équipes tech mènent les dernières opérations de migration (données, mise à jour des stores, changement des DNS…).

Faire chambre à part. Les lits de camp installés le soir de la migration

Le lendemain matin, on teste tous les flow en arrivant. Et ça semble OK”, se rappelle Julie. La journée passe. Rien à signaler.

Le lendemain, la sentence des données de la veille tombe : moins 15 % à 20 % d’activité ! La conversion, la prise d’abonnement, les utilisateurs actifs quotidiens… Tout est en chute libre. Petite goutte de sueur.

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