Lery Jiquel, Product Manager et auteur de la (super) newsletter le Concentré Vélo, a tenté l’expérience américaine en 2022. Dans une tribune envoyée au Ticket, il raconte ses trois ans d’aventure new-yorkaise, entre fantasmes, désillusions et apprentissages culturels.
⌛ 8 min de lecture de Léry in NYC
Chercher un poste de Product Manager à New York, c’est une leçon d’humilité.
J’ai vécu un peu plus de trois ans et demi sur le continent américain, dont près de 9 mois passés à chercher un poste de Product Manager à mon arrivée à New York. Dans cet article, je raconte cette période, ma première vraie recherche d’emploi dans l’écosystème tech américain.
Plusieurs mois après avoir quitté les États-Unis, les souvenirs sont encore vifs et assez frais pour partager ce qui a rendu cette expérience à la fois exigeante, déroutante et très formatrice. Je les pose ici, un peu en vrac, pour ne pas les oublier.
Et peut-être aussi pour aider d’autres Français qui rêvent, eux aussi, de décrocher un poste de Product Manager aux États-Unis.

Mon point de départ
Avant d’arriver à New York, en 2022, je travaillais à Paris comme co-animateur au sein de beta.gouv, un incubateur de services publics numériques à impact.
On y lançait des “startups d’État”. L’expression provoque aujourd’hui quelques crises d’urticaire, mais à l’époque, elle avait encore du sens. Il s’agissait de réinventer la manière dont l’État répond à des problèmes concrets, en appliquant les méthodes des startups de la tech.
Partir d’un problème réel rencontré par des citoyens — une procédure trop complexe, un service public inadapté, un besoin non couvert — et construire une solution numérique avec une petite équipe autonome. C’était du Lean Startup appliqué à la sphère publique.
C’est là-bas que j’ai vraiment appris le métier product manager, non pas comme un gardien de roadmap ou un chef de projet déguisé, mais comme quelqu’un dont le métier consiste à formuler les bons problèmes constamment, à échouer vite, à arbitrer dans l’incertitude et à livrer des solutions “beta” imparfaites mais utiles en restant obsédé par l’impact réel, pas par la beauté du produit. Sans ce passage par Beta.gouv, rien de ce qui suit n’aurait été possible.
Avant ça, j’avais été intrapreneur à la Cour des comptes, où j’avais justement lancé une startup d’État grâce à cet incubateur. Et encore avant, auditeur à la Cour, après avoir été directeur du développement économique et du numérique dans une collectivité près de Lyon.
Ces années dans la sphère publique m’ont appris beaucoup de choses comme la lenteur des circuits de décision, la complexité des organisations, mais aussi la satisfaction de faire avancer des projets d’intérêt général.
À la Cour, j’ai découvert l’audit, la rigueur, le sens de l’évaluation — autant de compétences qui, sans le savoir, allaient me préparer au métier de Product Manager.
Je ne portais pas encore ce titre, mais je faisais déjà du produit. Je devais traiter des séries de problèmes, formuler des hypothèses, tester des solutions aussi simples et actionnables que possible en raison de budget serré, mesurer les résultats et essayer de garder une culture de l’apprentissage continu. C’était déjà la logique du produit, simplement dans un cadre public.
Mais, avant ce départ a New-York, je doutais énormément. J’avais un syndrome de l’imposteur bien installé : comment un “fonctionnaire” ayant lancé des “startups d’État” pouvait-il légitimement devenir Product Manager dans une “vraie” startup américaine ?
2022, l’arrivée à New York
Je quitte la France pour suivre ma femme, mutée à New York. Je n’ai pas de plan B. Mon objectif est de trouver rapidement un poste de Product Manager.
Ce n’est pas qu’une question de carrière. C’est un challenge personnel. J’ai envie de me prouver que je peux le faire, que mes compétences sont transférables, que je peux exister professionnellement dans un écosystème hyper compétitif, en anglais, à 6 000 kilomètres de chez moi.
Je ne voulais pas d’un poste “de Français à l’étranger”, dans une ambassade ou une agence culturelle. Je voulais travailler dans le système startup américain, comprendre ses codes, parler la langue du quotidien et celle du travail. C’était mon défi personnel.
J’arrive aussi dans un contexte de licenciement massif post-Covid dans le secteur de la Tech aux US. Les posts Linkedin d’ex-Twitter, ex-Meta, ex-Google… fleurissent. Pourtant il y a encore des dizaines de posts de Product Manager publiés chaque jour. Donc j’y crois quand même.
Les premiers pas et la fausse confiance
Avant même de poser le pied à New York, un ancien collègue, Victor Gross (aujourd’hui Lead Product chez Hexa), me met en relation avec Nicolas Taborisky, alors directeur du bureau américain de Theodo, une agence française réputée pour sa culture Lean. C’est ma première visio “new-yorkaise”.
Le type est direct, sympathique, très généreux. Il me dit que le marché est compétitif, qu’il faut être prêt à adapter son discours et à américaniser son profil.
Je l’écoute poliment, sans vraiment réaliser ce que cela impliquait.
Il me dit, texto : “Écris Product Manager sur chaque ligne d’expérience de ton CV, même si tu ne l’étais pas officiellement.”
Il me parle aussi d’un ami à lui, également français, qui vient de passer par ce même parcours. Cet ami, Emmanuel Vayleux (Product Manager chez Amazon) avait tout documenté sur Notion. Il avait listé le déroulé type d’un recrutement, les questions d’entretien, les études de cas et des résumés de livres à lire sur le recrutement produit.
Je me souviens avoir ouvert cette base et m’être senti… déconnecté. Tout était si méthodique, si formalisé, presque scolaire. On pouvait littéralement “apprendre à répondre”. Ça m’a rappelé mes années de concours administratifs. Je me suis dit : non, pas encore ça.
En France, on peut croire qu’un bon entretien, c’est un échange d’idées bien préparées, un peu de tchatche et de la chance. Aux États-Unis, un bon entretien, c’est un vrai examen calibré dans une ambiance faussement décontractée.
Par la suite, je vais rencontrer d’autres personnes qui vont me donner un tas de bons conseils. Même si je suis certain d’en oublier, je vous les partage : Tristan Bel, Jean-Christian Jung, Antoine Betremieux, Justin Kosmides, Clément De Alcala, Georges Duverger, Leonore Morgenstern, Al Chen, Léa Mendoça, Juan de la Torre…

La mécanique du recrutement américain
Au bout de quelques semaines, je commence à enchaîner les screening calls avec des chargés de recrutement ou des DRH. Des appels de quinze à vingt minutes, chronométrés, toujours sur le même canevas. Trois questions : What do you do? When can you start? What salary are you looking for?. Et une formule de politesse à la fin : “Do you have any questions for me?”
Je tentais de poser des questions intelligentes sur l’équipe, la vision produit, la culture interne. Mais je sentais bien que ce n’était pas le sujet. Ces appels ne servaient pas à comprendre qui j’étais. Ils servaient à vérifier si je cochais les cases, à commencer par le type de visa. J’avais un visa E2 spouse. C’était un vrai sésame, obtenu grâce à l’employeur de ma femme.
Malgré ça, rien n’allait au bout. Je sentais qu’il me manquait quelque chose. Je n’avais probablement pas les compétences ou pas les bons codes.
Le déclic : apprendre à “parler américain”
Et puis un jour, au détour d’un post LinkedIn, je tombe sur Barbara A. Boldt, une coach spécialisée dans la communication interculturelle. Elle ne vendait pas des cours d’anglais. Elle proposait un apprentissage de la langue professionnelle américaine.
Dès notre premier échange, elle me fait comprendre une différence fondamentale. En France, on valorise la nuance, la complexité, l’élégance du discours. Aux États-Unis, on valorise la clarté, la simplicité, l’impact.
Elle me dit :
Arrête de dire ‘on a fait’, dis ‘j’ai fait’. Arrête d’expliquer comment, dis ce que ça a produit et surtout tes résultats.”
Et ça a tout changé.
Avec elle, je découvre The Culture Map d’Erin Meyer, un livre qui décortique les différences culturelles dans le monde professionnel. Je comprends que les Américains ne sont pas “moins profonds”. Ils sont simplement orientés vers l’action et la lisibilité. Là où un Français voit la subtilité comme une marque d’intelligence, un Américain la voit comme un signe d’indécision.
Et dans le métier de Product Manager, cette clarté est vitale : savoir raconter un problème, convaincre une équipe tech et défendre une décision produit. Si tu n’arrives pas à le faire dans ton pitch, tu n’y arriveras pas dans la boîte non plus.
Avec Barbara, je retravaille entièrement ma manière de me présenter. On élabore mon elevator pitch. Ces deux minutes pour dire qui je suis, ce que j’ai fait et pourquoi je postule. C’est presque théâtral au début, mais très efficace.

“You’re not a rockstar”
Peu à peu, les entretiens deviennent plus fluides. Je comprends mieux leurs questions, je les anticipe, je sais quelles histoires raconter. Et surtout, je comprends leur logique. Je me dois de les rassurer. Rassurer sur ma communication, sur ma rapidité et sur ma capacité à “deliver”.
Le processus est quasiment toujours le même :
- un screening call,
- un entretien avec le manager,
- un autre avec un profil tech,
- un case study présenté à ses futurs collègues
- puis un entretien final avec le fondateur ou le CEO.
J’ai fini par le connaître par cœur. J’ai passé des dizaines d’entretiens, et trois fois, je suis allé jusqu’au bout. Une fois avec la ville de New York, une autre avec une startup dans la santé, et enfin avec co:census, une civic-tech qui m’a finalement embauché.
Entre-temps, j’ai tout entendu. Le pire, c’est sans doute ce fondateur lors du dernier entretien qui m’a dit : “You’re not a rockstar. You’re not from Google or Twitter.” J’étais sans voix. Le type montait une boîte de dix personnes sans compétence dans le produit, mais il rêvait déjà de recruter un ex-Google même si son équipe m’avait envoyé en finale. C’est un paradoxe très américain. Même les start-up early stage cherchent la “rockstar” issue d’un grand nom, persuadées que le prestige du logo garantit la compétence.
Le fantasme du pedigree
Ce mot, rockstar, je l’ai lu et entendu des dizaines de fois. C’est une obsession culturelle.
Être une rockstar, ce n’est pas être excellent. C’est avoir été validé par une grande entreprise.
Le problème, c’est que ces profils n’ont souvent jamais eu à tout construire. Ils ont démarré leur carrière chez un géant de la tech. Ils maîtrisent un segment, un process, une stack, mais pas forcément la débrouille d’un environnement contraint. Moi, je rêvais de travailler dans des boîtes de 10 personnes max, là où il faut tout inventer, tout tester, tout apprendre.
Mais le marché américain préfère souvent le vernis du prestige à l’épaisseur de l’expérience. Et ça, je crois que c’est une constante là-bas comme en France. La fascination pour le logo plus que pour les résultats.
“Emily in Paris”, ou comment une série a parasité mes entretiens
Au fil des entretiens, j’ai aussi découvert un autre cliché, plus inattendu. Plusieurs recruteurs m’ont expliqué, très sérieusement, qu’ils trouvaient que “les Français avaient un super équilibre entre vie pro et vie perso”. Traduction : vous êtes probablement moins productifs que nous.
Certains m’ont même glissé une référence à la série Emily in Paris. Par curiosité, j’ai fini par regarder quelques épisodes. J’ai découvert une Américaine hyper efficace et créative, débordante d’énergie, qui atterrit dans une agence de communication parisienne où tout le monde arrive en retard, prend des pauses interminables à midi et passe ses fins d’après-midi en terrasse.
C’était dit sans malveillance — souvent même avec un sourire sincère — mais cela montrait à quel point la fiction façonne la perception. Et j’ai compris qu’avant même de convaincre sur mes compétences, il fallait parfois déconstruire quelques préjugés. Les Français paraissent charmants mais un peu dilettants.
Ce que j’ai appris
J’ai appris à me présenter, à me vendre, à formuler mes idées avec plus d’impact. Je suis devenu meilleur pour trouver mes clients, pour pitcher mes offres, pour clarifier mes propositions de valeur.
Je parle plus simplement, j’explique moins, je montre davantage.
Je réseaute plus efficacement. Par exemple, je préfère faire une visio de 30 min par jour avec quelqu’un du secteur que de passer deux heures dans un afterwork.
Cette expérience m’a transformé. Cette recherche d’emploi aux États-Unis m’a appris à être le commercial de moi-même.
En 2025, je suis rentré en Europe. Je suis désormais freelance en product marketing dans le secteur du vélo. Ce n’est pas un gros pivot pour moi. J’anime depuis quatre ans Le Concentré Vélo, une newsletter qui s’adresse aux professionnels et passionnés de culture vélo. Tout ce que j’ai appris à New York me sert chaque jour, autant pour améliorer ce média que pour gérer mes missions de freelance.
Trois conseils si c’était à refaire
Si je devais conseiller quelqu’un qui cherche un poste de Product Manager à New York, je lui partagerais ces trois recommandations.
1) Prépare-toi comme pour un examen
Achète les livres sur le sujet, apprends les réponses types, comprends le système. C’est un jeu codifié, et il faut accepter d’en apprendre les règles.
C’est le premier conseil qu’on m’a donné en arrivant et aujourd’hui je regrette de ne pas l’avoir plus suivi à la lettre. Il m’a fait gagné du temps.
2) Ne mise pas tout sur les plateformes d’emploi
Les candidatures en ligne fonctionnent mal. Le vrai levier, ce sont les communautés Slack, les meetups, et, surtout, les messages directs à des PM en poste par email ou sur Linkedin. Les Américains adorent prendre un café visio avec un inconnu. C’est une culture d’ouverture, pas du piston comme on peut l’imaginer depuis Paris.
3) Apprends à te vendre “à l’américaine”
Pas à tricher, mais à être clair, affirmé, aligné avec toi-même. Il faut accepter que dire ce qu’on fait bien n’est pas de l’arrogance, c’est de la lisibilité.
Pour conclure
Chercher un emploi à New York m’a appris beaucoup sur moi. Ça m’a appris à parler différemment, à me positionner, à accepter l’incertitude et le rejet plus facilement qu’avant.
Mais aussi à comprendre que les différences culturelles ne se limitent pas à la nourriture, au cinéma ou à la musique. Elles existent aussi dans le monde du travail, à commencer par le recrutement. Les comprendre vite permet de gagner du temps.
Pour celles et ceux qui ont lu jusqu’ici, j’espère que ce retour d’expérience vous aidera.
À propos de Léry Jicquel

Après une expérience de Senior Product Manager chez Beta.gouv.fr, Léry Jicquel travaille trois ans à New-York, avant de revenir en France en freelance. Il est également le fondateur de la newsletter Le Concentré Vélo.
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