Le goût. Voici l’aptitude désormais essentielle pour les équipes produit à l’ère de l’IA, à en croire la multitude d’articles et de publications Linkedin sur le sujet. Souvent sans expliquer ce dont il s’agit précisément ni comment développer le sien. Mission relevée par Ravi Mehta, ex CPO de Tinder, qui en profite pour battre en brèche de nombreuses idées reçues (non, le bon goût n’est pas inné). Résumé de son article “Good Taste doesn’t exist”.

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📌 TL;DR - Ce que tu vas apprendre dans cet article :

> Le goût n’est pas une qualité objective mais une compétence de curation

> Le goût (taste) et la maîtrise technique (craft) sont deux compétences distinctes… que l’IA tend à rapprocher

> Le vrai danger de l’IA n’est pas de remplacer le travail, mais de remplacer les décisions (ce qui empêche de renforcer son goût en conséquence)

> Comment développer son propre goût ? Grâce à la matrice de la critique… et par la conversation

C’est quoi le “bon goût” ? L’exemple de Jackson Pollock

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Ravi Mehta ouvre avec l’histoire du peintre américain Pollock. Après le succès de ses “drip paintings” (en appliquant sa peinture par giclage et projection), il change complètement de registre et bascule vers des œuvres plus sombres et figuratives (les “Black Pourings”). Son public est complètement dérouté. Flop commercial.

Jackson Pollock, Untitled (Green Silver), ca. 1949. Alkyd enamel, oil, and aluminum paint on board, 22 3/4 × 30 3/4 in. (57.8 × 78.1 cm). Solomon R. Guggenheim Museum, New York; gift, Sylvia and Joseph Slifka, 2004. © Pollock-Krasner Foundation / Artists Rights Society (ARS), New York.
Jackson Pollock, Number 18, 1951. Enamel on canvas, 59 1/4 × 55 7/8 in. (150.5 × 141.9 cm). Whitney Museum of American Art, New York; gift of The American Contemporary Art Foundation, Inc., Leonard A. Lauder, President. © Pollock-Krasner Foundation / Artists Rights Society (ARS), New York.

Pollock a-t-il perdu son “bon goût” ? Non, sa vision a évolué mais le goût de son audience n’a pas suivi.

À travers cet exemple, Ravi Mehta montre qu’il n'existe pas de “bon goût”. Ce n’est pas une qualité objective.

Le goût, c'est avant tout faire des choix parmi un éventail de possibilités. Et la qualité de ces choix dépend de la personne pour laquelle on les fait”, écrit-il.

Rassurant pour celles et ceux qui disent avoir des goûts de chiotte 😅

Le goût est un exercice de curation plus que de création

Pour lui, le goût est le processus qui consiste à regarder un ensemble de possibilités et décider laquelle est la bonne.

Conséquence : la partie la plus importante du goût se déroule avant la décision. C’est-à-dire connaître d’abord l’étendue des options disponibles.

Le bon goût ne se résume pas à choisir… c’est savoir ce qui pourrait être choisi, déterminer ce qui compte vraiment, puis organiser ces choix pour aboutir à un résultat final qui semble pertinent”.

Le goût est un spectre : du goût personnel au goût commercial

Il n’existe pas UN bon goût mais plusieurs. Ravi Mehta en distingue 3, qu’il étire sur une échelle en fonction de l’audience que l'on cherche à toucher : 

  • Le goût personnel : Création uniquement pour soi, peu importe le regard des autres
  • Le “bon” goût : Création qui plaît aux “faiseurs de goût” / figures d’autorité (critiques, guide Michelin, leaders design…)
  • Le goût commercial : Création qui va résonner avec des millions de personnes

Message à retenir : Aucun n’est plus légitime qu’un autre. Tout dépend en réalité de l’audience que l’on cherche à toucher.

Le goût (taste) et la maîtrise technique (craft) sont deux compétences distinctes… que l’IA tend à rapprocher

Autre distinction clé : 

  • Le goût, c’est savoir ce que l’on veut créer
  • Le craft, c’est la capacité à le fabriquer

Tout le monde a du goût (on sait tous reconnaître un bon film, une bonne chanson, un bon produit…), mais tout le monde n’est pas capable de créer (craft) quelque chose à la hauteur de son propre goût. 

C’est ce qui distingue un critique (goût sans capacité de création) d’un créateur (qui comble l’écart entre ce qu’il imagine et ce qu’il conçoit). 

L’IA abaisse radicalement la barrière du craft : des personnes sans compétences techniques peuvent désormais illustrer, coder, composer...

Ce qui rend la distinction goût/craft encore plus cruciale, car l’IA peut désormais aussi prendre les décisions créatives à la place du créateur. D’où l’importance de continuer à prendre des décisions sur la conception d’une œuvre ou d’un produit !

La matrice de la critique pour développer son goût

On a tendance à penser la critique comme un jugement. Alors qu’il s’agit en réalité d’un processus de remise en question permanente de ce que l'on vit. À travers ce type de questions : 

  • Qu'est-ce qui me plaît ?
  • Pourquoi est-ce que ça me plaît ?
  • Est-ce que ça plaît aux autres ?
  • Pourquoi est-ce que je pense que ça leur plaît ?

Autrement dit, voici la façon de développer son goût.

Ravi Mehta propose une matrice de 4 cases pour mener cet exercice :

  • Alignement positif : apprécié par vous et le public => alignement entre la vision du créateur et l’attente du public
  • Alignement négatif : personne n’apprécie => Pas grand-chose à en tirer
  • Désalignement d’audience : le public apprécie, pas vous =>  la case la plus riche d’enseignements pour développer son goût !

La réponse facile est : « Les gens ont mauvais goût. » La réponse utile est : « Qu’est-ce qu’ils ressentent et que je ne ressens pas ? Le but n'est pas de se convaincre qu’il faut aimer ce produit ou cette œuvre. Mais de combler l'écart entre l'image que vous vous faites du public et le public lui-même.”

  • Désalignement du créateur : vous appréciez, pas le public

Si vous vous inspirez trop de ce que les autres aiment et pas assez de ce que vous aimez, vous perdrez votre sens personnel du goût, qui rend vos créations uniques. Si vous ignorez complètement le public, vous risquez de créer quelque chose que vous seul pourrez apprécier. Le goût réside dans cette tension.”

Le dilemme de l’IA : du risque de l’AI Slop à l’opportunité de renforcer son goût

Contrairement aux outils créatifs précédents (Photoshop etc.), l’IA générative peut prendre elle-même les décisions créatives. Or c’est précisément là que réside le goût !

Ravi Mehta voit 2 façons d’utiliser l’IA : 

  • La mauvaise : le créateur laisse l’IA décider sans y injecter son propre goût. Résultat : de “l’IA Slop” (= de la bouillie d’IA, brillante en apparence mais pauvre en réalité).
  • La bonne : s’en servir pour élargir le champ des possibles (générer 20 variantes plutôt que 2). 

En somme, l’IA peut nourrir le goût, à condition que l’humain reste celui qui choisit.

La conversation comme outil primordial pour développer son propre goût

Ravi Mehta conclut en rappelant sa question favorite en entretien : “Parle-moi d’un produit que tu adores”

Plus que presque toute autre question, celle-ci m'a aidé à cerner le potentiel d'une personne en tant que Product Manager / Builder, car elle m'a permis de me faire une idée de ses goûts.”

En effet, de cette question peut naître une discussion de 5 minutes… à une heure ! Avec toutes les relances possibles : “Qu'est-ce qui te plaît particulièrement dans ce produit ? Quelles décisions des concepteurs apprécies-tu particulièrement ? Pourquoi ont-ils fait ces choix selon toi ? Pour qui l’ont-ils pensé ? Qu’est-ce que tu changerais ? etc.”

Avec une confession :

Il se passait quelque chose d’assez inattendu au cours de ces conversations : j’étais aussi en train de développer mon propre goût !”

Chaque candidat m’a fait découvrir des produits que je n’aurais peut-être jamais connus, ou m’a fait remarquer un aspect d’un produit familier qui m’avait échappé. Leur enthousiasme m’a poussé à me demander pourquoi ils voyaient de la valeur là où je n’en voyais parfois pas.

C’est ainsi que se développe le goût. Pas en apprenant un ensemble de règles sur ce qui est bon. Pas en imitant les « faiseurs de tendance ». Et certainement pas en demandant à une IA de faire le choix à votre place."


Retrouve l’article original de Ravi Mehta Good Taste doesn’t exist

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