Audrey Pedro (Scaleway) : « Pour moi, le sujet de l’égalité ne sera pas gagné tant qu’il restera porté par des femmes »

Très investie sur les sujets de diversité et d’inclusion dans le produit, Audrey Pedro, product advisor chez Scaleway, nous donne son avis sur la question de la parité dans le milieu.

💡 Cet article fait partie du dossier sur la parité homme / femme dans le produit 💡

Quel est ton sentiment par rapport à la question de la place des femmes dans le produit ?

Audrey Pedro : C’est un sujet de minorité pour moi. On parle de minorité quand il y a moins de 30% d’un certain type de population dans un groupe. C’est le seuil à partir duquel tu commences à devenir assez nombreux pour impulser du changement. Aujourd’hui, tu as clairement moins de 30% de femmes a minima à un niveau Head of Product et au-dessus.

Le problème, c’est qu’une fois en minorité, quand un élément se passe dû à une caractéristique de ta minorité, l’organisation ne va généralement pas savoir gérer. Et que quand une norme s’installe, la minorité peut se sentir hors de celle-ci.

Tu penses à des exemples en particulier ?

A. P. : Je pense à l’accompagnement de la parentalité notamment. Personnellement, les deux fois où j’étais enceinte, c’était la première fois que cela arrivait pour les boîtes où j’étais. Car c’était des startups jeunes. Donc tu te retrouves dans une situation où il n’y a pas de process pour t’accompagner ni antécédent. C’est le problème des structures qui ne vont pas être pensées pour les spécificités des minorités. J’ai eu de la chance, je me suis retrouvée à chaque fois avec des managers très biens.

Mais il n’empêche que tu te sens mal malgré tout. Car tu sais que tu dois t’absenter pour au moins 4 mois. Car tu performes moins du fait de la fatigue. Car, à ton retour, tu n’as nulle part où tirer ton lait car personne n’y a pensé dans les avantages offerts par la boîte. Bref, la culture startup n’est pas hyper compatible avec la parentalité. Et, quand on est concerné, on ne le vit pas forcément très bien. 

Tu peux nous détailler un peu tes expériences de maternité justement en lien avec ta vie pro ?

A. P. : C’est pour ça que j’insistais sur l’accompagnement des événements persos des femmes plus haut car, mes deux congés mat’ se sont soldés par un départ au final car je n’avais plus de poste en revenant. On revient sur cette notion de compatibilité : les startups sont des boîtes qui vont vite et 6 mois, c’est énorme pour ce type de structure.

Il y a la question de l’absence mais aussi du retour. La difficulté, c’est que certaines personnes ne comprennent pas que ton enfant, à deux mois, il ne dort pas la nuit et ton cerveau n’est pas rebranché. C’est stressant car on va attendre que tu sois la même personne qui performait comme avant ton départ… Heureusement qu’il y a de plus en plus de jeunes papas qui comprennent ce que cela veut dire et se montrent plus compréhensifs.

Le retour de ma première grossesse fut tellement dur que, pour ma deuxième, j’ai pris un congé parental derrière. Mais là encore, on te demande si c’est parce que ton poste ne te plaît pas. Limite, c’est mieux accepté de partir un an faire un roadtrip que de faire un bébé. Surtout quand la mesure de ton engagement, c’est la présence en termes d’horaires. Forcément, tu es lésée quand tu commences à avoir des enfants. Et c’est là généralement où se creuse le fossé au niveau des salaires et des carrières. D’autant que j’ai aussi l’impression qu’il y a moins de tolérance quand une nana trébuche.

C’est-à-dire ?

A. P. : Comme s’il était difficile de suivre les codes en tant que femme. Qu’on te demande d’être douce et lisse mais que, quand tu progresses, tu passes pour quelqu’un d’agressif. J’ai une personne qui m’avait dit un jour : “C’est quand même chaud d’être une femme, tu t’en prends plein la gueule !”

Justement, tu aimerais que les mecs prennent un peu plus la parole sur ces sujets ?

A. P. : Carrément. Pour moi, le sujet de l’égalité ne sera pas gagné tant qu’il restera porté par des femmes. Mon mari a par exemple pris 6 mois de congé parental, alors qu’il avait un rôle de leader dans sa boîte.

Le jour où les hommes pourront, sans se sentir mal à l’aise ni illégitime, prendre ce genre d’action, ça sera clé. Sinon, ça donnera toujours le sentiment de combat de féministes qui veulent prendre le pouvoir aux hommes. Alors que ce n’est pas une opposition. 

Cela ne sert à rien de pointer du doigt. C’est pas la faute des mecs si on retrouve une grande majorité d’hommes blancs au même parcours dans les startups. Ils n’y sont pour rien. C’est moins une question de genre qui s’affronte que de système qui n’est pas optimal. La grande majorité des gens sont contents d’avoir plus de femmes qui bossent autour d’eux.

Dans ce podcast, tu expliques que tu as été prise à un poste pour lequel, si tu avais vu l’offre, tu n’aurais jamais postulé. Tu nous racontes ?

A. P. : En effet. Le recruteur, qui était le VP product, m’a approché sur Linkedin et on a bu un café ensemble. Il m’a expliqué ce qu’il voulait faire avec son équipe et j’ai vite compris que je voulais bosser avec eux et contribuer à ce qu’ils voulaient mettre en place.

Ce n’est que bien plus tard que j’ai vu l’offre du poste en question. Et franchement, si je l’avais vu pendant le process, je serais partie avant ! On retrouvait un vocabulaire très guerrier, du style “On va conquérir le monde”. Moi, ça ne me parle pas des masses en tant qu’individu. Il n’y avait pas non plus de section produit mais plutôt “engineering”, et on parlait beaucoup de tech et de code. Je me rappelle aussi que je n’avais pas tous les critères. Et j’ai ce truc très féminin de ne pas vouloir postuler tant que je ne coche pas toutes les cases…

J’ai d’ailleurs eu un peu une histoire similaire pour mon poste actuel !

Ah bon ?

A. P. : Oui, j’ai cette fois-ci été contacté par Caroline Ramade, la fondatrice du cabinet 50inTech (NDLR : qui met en relation des femmes avec des entreprises de la tech) qui me dit :

“Audrey, j’ai un poste de product lead avec management d’une quinzaine de PM. Est-ce que tu connais quelqu’un ?”

J’ai passé 3 semaines à éplucher mon réseau et, à un moment donné, je lui lance : “Et moi, tu penses que je ne suis pas trop junior pour ce poste ?” (NDLR : En interview au Ticket, Caroline Ramade avoue qu’elle avait fait semblant de demander à Audrey si elle connaissait une amie pour ce poste… pour voir si elle y serait allée spontanément !)

Et là, Caroline m’avait répondu : “Mais tellement pas, pourquoi tu n’as pas commencé par là !” Je me rappelle qu’elle m’avait aussi engueulé (et coaché) pour la négociation salariale…

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C’est vrai que la disparité des salaires entre les hommes et les femmes, c’est aussi un enjeu…

A. P. : Il y a un truc tout bête qui marche : ce sont les grilles salariales. Cela permet d’être plus transparent étant donné qu’on a du mal à parler salaire en France.

Il y a pas mal d’initiatives de coaching de femmes pour apprendre à négocier, car on ne fonctionne pas pareil au global à ce sujet. Au final, on a donc deux options : on coache les femmes à demander comme les hommes. Ou on revoit le système pour s’adapter au fonctionnement différent des femmes. Je vous laisse deviner mon option préférée !

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